Documents élaborés lors des sessions communes de la Commission du Patriarcat de Moscou pour le dialogue avec l’Église Russe Hors-Frontières et de la Commission de l’Église Russe Hors-Frontières pour le dialogue avec le Patriarcat de Moscou.

 

(ces documents sont publiés d’un commun accord sur les sites du Patriarcat de Moscou et de l’Église Russe Hors-Frontières – décisions du Synode du Patriarcat de Moscou du 20 avril 2005 et du Synode de l’Église Russe Hors-Frontières du 23 mai 2005)

 

Le travail des commissions continue.

 

1)      Du travail commun des Commissions du Patriarcat de Moscou et de l’Église Russe Hors-Frontières.

2)      Des relations de l’Église Orthodoxe aux confessions hétérodoxes et aux organisations interconfessionnelles.

3)      Des relations entre l’Église et l’État.

4)      Commentaire sur le document commun «Des relations entre l’Église et l’État».

 

Du travail commun des Commissions du Patriarcat de Moscou et de l’Église Russe Hors-Frontières.

 

Se basant sur la foi orthodoxe commune en notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ et notre fidélité à la Tradition canonique commune de l’Église Orthodoxe Russe, agissant en accord avec la mission définie lors des négociations qui ont eu lieu sous la présidence de Sa Sainteté le Patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexis à Moscou les 17-18 mai 2004, lors de la visite de la délégation de l’Église Russe Hors-frontières, conduite par Son Éminence le métropolite de New-York et d’Amérique de l’Est Laure, la Commission du Patriarcat de Moscou pour le dialogue avec l’Église Russe Hors-Frontières et la Commission de l’Église Russe Hors-Frontières pour le dialogue avec le Patriarcat de Moscou lors des sessions communes à Moscou (les 22-24 juin et les 17-19 novembre 2004), à Munich (les 14-16 septembre 2004) et à Paris (les 2-4 mars 2005) ont préparé des projets de documents, approuvés par la suite par la hiérarchie du Patriarcat de Moscou et de l’Église Russe Hors-frontières.

 

Les déclarations «Des relations entre l’Église et l’État» et «Des relations de l’Église Orthodoxe aux confessions hétérodoxes et aux organisations interconfessionnelles» définissent la vision de ces questions importantes commune à l’Église Orthodoxe Russe et à l’Église Russe Hors-frontières.

 

Le projet de l’Acte de communion canonique définit le statut canonique de l'ensemble historiquement formé des diocèses, paroisses, monastères, fraternités et autres institutions ecclésiales de l’Église Russe Hors-frontières comme partie intégrante autoadministrée de l’Église Orthodoxe Russe, fonctionnant sur des principes identiques à ceux qui sont prévus par le Statut de l’Église Orthodoxe Russe pour les Églises autoadministrées sur le territoire du Patriarcat de Moscou. Par l'entrée en vigueur de l’Acte proposé est rétablie la plénitude des relations canoniques à l'intérieur de l’Église Orthodoxe Russe Locale une, conduite par Sa Sainteté le Patriarche de Moscou et de toute la Russie.

 

Selon le projet élaboré, l’Église Russe Hors-frontières est autonome dans les affaires pastorales, d’enseignement, administratives, économiques, patrimoniales et civiles. Le pouvoir supérieur dans la limite de l’Église Russe Hors-frontières appartient au Concile de ses évêques convoqué par son Primat en accord avec les statuts de l’Église Russe Hors-frontières. En accord avec l'ordre canonique de l’Église Orthodoxe, les décisions dépassant les limites la compétence du Concile Épiscopal de l’Église Russe Hors-frontières, sont prises en accord avec le Patriarche de Moscou et de toute la Russie et le Saint Synode de l’Église Orthodoxe Russe. Les instances supérieures sont le Concile Local et le Concile épiscopal de l’Église Orthodoxe Russe, dont les décisions, de même que les décisions du Saint Synode de l’Église Orthodoxe Russe, ont valeur pour l’Église Russe Hors-frontières en tenant compte des particularités définies par l’Acte de communion canonique, par les statuts de l’Église Russe Hors-frontières et la législation des pays où l’Église Russe Hors-frontières porte son sacerdoce. Les évêques de l’Église Russe Hors-frontières sont membres des Conciles Local et Épiscopal de l’Église Orthodoxe Russe et participent, selon l'ordre établi, aux séances du Saint Synode. L’Église Russe Hors-frontières reçoit le Saint Chrême du Patriarche de Moscou et de toute la Russie.

 

En accord avec l'Acte de communion canonique, divers compléments et modifications doivent être apportés au chapitre VIII du Statut de l’Église Orthodoxe Russe ("les Églises Autoadministrées»), ainsi qu’aux Statuts de l’Église Russe Hors-frontières.

 

Les commissions de l’Église Orthodoxe Russe et de l’Église Russe Hors-frontières ont également examiné la question de la position à adopter vis-à-vis des nombreuses déclarations officielles, décisions, messages et autres documents publiés par les Primats du Patriarcat de Moscou ou de l’Église Russe Hors-frontières, ainsi que par les instances ecclésiales dans la Patrie et à l'étranger au cours de ces décennies où il n’y a pas eu de relations canoniques entre le Patriarcat de Moscou et l’Église Russe Hors-frontières. Certains de ces documents comportent des interdits canoniques ou d'autres expressions de refus de reconnaître la canonicité de la hiérarchie et la validité de la vie ecclésiale se trouvant de l’autre côté de la division. À ce sujet il est proposé, à l'entrée en action de l'Acte mentionné, de déclarer comme ayant perdu valeur tout acte antérieur empêchant la plénitude des relations canoniques.

 

En outre en matière des relations de l'Église et de l'état il est à noter, que les Bases de la conception sociale de l’Église Orthodoxe Russe, ratifiées par le Concile Épiscopal de l’Église Orthodoxe Russe en l’an 2000, sont acceptées par l’Église Russe Hors-frontières à titre de document reflétant exactement la doctrine de l’Église sur ses relations avec l'état et la société. Les documents de divers hiérarques et institutions ecclésiales apparus à l’époque de l'existence de l’Église dans les conditions des régimes totalitaires hostiles à elle, aussi bien dans la Patrie qu’à l'étranger, n’exprimant pas la voix authentique de l’Église du Christ, sont considérés comme n’ayant pas force de loi et non valables. Dicté par la force des choses, ces documents ne peuvent être considérés comme énonçant la norme ecclésiale. Parmi ces documents ont peut citer «le Message aux pasteurs et aux ouailles» (dite «la Déclaration») de 1927 et le message de Pâques du Primat de l’Église Russe Hors-frontières en 1942.

 

Les explications supplémentaires en ce qui concerne «le Message aux pasteurs et aux ouailles» sont données par les Commissions du Patriarcat de Moscou et de l’Église Russe Hors-frontières dans les Commentaires sur le document commun «Des relations de l’Église et de l'état».

 

Les commissions ont bien noté que la hiérarchie de l’Église Russe Hors-frontières s'est adressé le 17 novembre 2004 au dit «Synode résistant» en Grèce en lui proposant de normaliser ses relations avec les Églises Locales. Cependant à ce jour aucune réponse positive n’a été reçue. Cependant dans une lettre du «Synode résistant» à l’Église Russe Hors-frontières, datée du 24 octobre 2004, il est indiqué que ses relations canoniques avec l’Église Russe Hors-frontières sont de facto interrompues et ne pourront être restaurées tant que sera développé le mouvement de réconciliation avec le Patriarcat de Moscou. Le règlement définitif de cette question est attendu avant la réalisation de l'Acte de communion canonique.

 

Lors des sessions communes a été également, de façon préliminaire, examinée la question de la situation des membres du clergé, qui sont passé d'une juridiction à l'autre, en se trouvant sous interdit canonique. En vue d’une étude approfondie de ce problème et de la présentation de propositions à ce sujet à la hiérarchie a été formée une sous-commission particulière, dont le travail n’est pas achevé.

 

Les commissions ont reconnu que la restauration de l'unité complète des structures de l’Église Orthodoxe Russe en dehors de son territoire canonique est le but désiré, auquel il faut aspirer. Il est cependant nécessaire de prendre en considération les réalités existantes, conditionnées par la longue durée de la division. C'est pourquoi dans l’organisation à venir de la vie de l’Église Russe une il est nécessaire d'appliquer l’économie convenable et la prudence pastorale, en développant graduellement la coopération pastorale dans les pays de la dispersion russe, sous l’attention particulière du Saint Synode de l’Église Orthodoxe Russe et du Synode Épiscopal de l’Église Russe Hors-frontières.

 

Les Commissions proposent d'agir dans ce même esprit d’économie et de prudence pastorale lors de l’élaboration d’une solution canoniquement acceptable de la situation des diocèses et paroisses de l’Église Russe Hors-frontières existant aujourd'hui sur le territoire canonique du Patriarcat de Moscou. L'élaboration de cette solution est considérée commune une des conditions de la restauration de la communion eucharistique et de l’unité canonique au sein de l’Église Orthodoxe Russe Locale une.

 

 

Des relations de l’Église Orthodoxe aux confessions hétérodoxes et aux organisations interconfessionnelles.

 

L’Église Orthodoxe Russe se tient strictement à la doctrine exposée dans le Symbole de la Foi, selon laquelle l’Église du Christ est une.

 

En tant que Corps du Christ et seule arche du salut, colonne et appui de la vérité, l’Église ne s’est jamais divisée et n’a jamais disparu, mais toujours, tout au long de l’histoire de la chrétienté, a enseigné la doctrine authentique de l'Évangile dans l’abondance des dons de l'Esprit Saint.

 

Selon le commandement de notre Seigneur Jésus Christ Lui-même, l’Église est appelée à réaliser la mission apostolique de «prêcher l'Evangile à toute la création» (Marc 16:15). C'est pourquoi tout au long de son histoire millénaire l’Église Russe a éclairé par la lumière de la vérité du Christ aussi bien les peuples, parmi lesquels elle se trouvait, que les peuples des pays environnants. D’autre part elle aspirait au retour dans le sein salutaire de l’Église des chrétiens séparés, appartenant aux autres confessions et dans ce but elle a créé – déjà au XIXème siècle – des commissions spéciales pour le dialogue avec celles-ci, en tenant compte des différences dans le degré de leur éloignement de la foi et de la pratique de l’Église Ancienne. Jusqu'aux années 60 du XXème siècle, dans l'espoir que la participation aux rencontres interconfessionnelles peut contribuer à l'étude de l'Orthodoxie par les chrétiens des autres confessions, l’Église Russe Hors-frontières a envoyé ses représentants dans de telles réunions. Les buts d’une telle participation étaient exprimés dans la déclaration du Concile Épiscopal de l’Église Russe Hors-frontières du 18/31 décembre 1931 :

 

«Gardant la foi en l’Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique, le Synode Épiscopal proclame que cette Église ne s’est jamais divisée. La seule question valable est : qui appartient à celle-ci et qui ne lui appartient pas. D'autre part, le Synode Épiscopal salue chaleureusement toutes les tentatives des confessions hétérodoxes d’étudier l’enseignement du Christ, dans l'espoir que par une telle étude, particulièrement avec la participation des représentants de la Sainte Église Orthodoxe, ils en viendront finalement à la conviction que l’Église Orthodoxe, étant la colonne et l’appui de la vérité (1Tim. 3:15), a préservé entièrement et sans erreurs l’enseignement confié par le Christ notre Sauveur à Ses disciples».

 

Néanmoins, une partie considérable du monde protestant au cours de son évolution a suivi la voie du libéralisme humaniste et perd de plus en plus tout lien avec la Tradition de la Sainte Église, en modifiant selon ses caprices les normes de la morale et de l’enseignement dogmatique établies par Dieu et en se mettant au service des intérêts de la société de consommation, se soumettant à des considérations de confort et à des buts politiques. Comme «le sel ayant perdu saveur» (Matth 5:13), ces communautés ont perdu la capacité de résister aux passions humaines et aux vices.

 

De telles tendances provoquent une profonde inquiétude et incitent l’Église Orthodoxe à une révision de ses relations avec les diverses confessions, ainsi qu’avec les organisations interconfessionnelles. En particulier, la rencontre Interorthodoxe de Thessalonique (1998) était consacrée à cette question. La pratique des relations interconfessionelles fut soumise à une étude approfondie dans les Principes fondamentaux régissant les relations de l'Eglise orthodoxe russe envers l'hétérodoxie, ratifiés par le Concile Épiscopal de l’Église Orthodoxe Russe (2000). Il a été reconnu que si les tendances négatives évoquées domineront dans les organisations interconfessionnelles, les orthodoxes seront obligés de les quitter. C'est pourquoi il est nécessaire qu’il soit rapidement mis au clair si les formes de coopération interchrétienne en vigueur permettent aux représentants orthodoxes de rester libres de la participation aux manières de voir et aux pratiques contredisant l'esprit de l'Orthodoxie. La condition sine qua non de la participation de l’Église Orthodoxe aux organisations interconfessionnelles, y compris au Conseil Œcuménique des Églises, est l'exception de tout syncrétisme religieux. Les chrétiens orthodoxes insistent sur leur droit de confesser librement leur foi en l’Église Orthodoxe comme Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique sans quelques concessions à la prétendue «théorie des branches». Ils rejettent avec force toutes tentatives d'érosion de l’ecclésiologie orthodoxe.

 

l’Église Orthodoxe exclut toute possibilité de communion liturgique avec les non-orthodoxes. En particulier, est tout à fait exclue la participation des orthodoxes aux actes liturgiques liés aux prétendus offices œcuméniques ou interconfessionnels. L’Église doit définir les formes de coopération avec les hétérodoxes de façon conciliaire, en se basant sur son enseignement, sa discipline canonique et les besoins ecclésiaux.

 

Pour autant la possibilité de coopération avec les hétérodoxes n’est pas rejetée, par exemple, au sein d’actions caritatives ou concernant la protection des innocents, au sein d’une opposition commune à l’immoralité, au sein de la réalisation de projets de bienfaisance et d'instruction. Une participation aux cérémonies civiles importantes, lors desquelles sont également représentées d’autres confessions, semble également opportune. En outre, le dialogue avec les hétérodoxes reste nécessaire au témoignage de l'Orthodoxie, à l’éradication des préjugés et des opinions fausses. Cependant il convient de ne pas atténuer et voiler les différences existant réellement entre l’Orthodoxie et les autres confessions.

 

 

Des relations entre l’Église et l’État

 

Dans la tradition orthodoxe s'est formée une vision de la symphonie des pouvoirs spirituel et séculier comme forme idéale des relations entre l’Église et l'’État. La symphonie suppose l'octroi à l’Église et aux fidèles des conditions nécessaires pour une vie ecclésiale libre, conduisant les fidèles vers le salut éternel, «afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté» (1Tim 2:2).

 

Dans la mesure où, selon la parole divine, «le monde entier est sous la puissance du malin» (1Jean 5:19), l'idéal d’une telle symphonie n'a jamais pu être pleinement réalisé. Le résultat des réformes de Pierre Ier a été que la symphonie fut remplacée par un système d’ecclésialité étatique, dans le cadre de laquelle l'état privait l’Église de son indépendance.

 

Au vingtième siècle, après la révolution bolchevique, a débuté une persécution sans précédent de l’Église en Russie. Au cours de ces années la Providence Divine a manifesté au sein de l’Église Russe un grand nombre de Saints Nouveaux Martyrs et Confesseurs. Tous n’ont cependant pas résisté aux persécutions. Certains clercs et laïques, foulant la vérité de Dieu, ont prêté main aux persécuteurs dans leurs actions de destruction de l’Église. De tels actes ne peuvent en aucun cas être admissibles ou justifiés; ils méritent toute condamnation, afin de prévenir leur répétition au cas où le Seigneur permettrait un renouvellement des persécutions.

 

Lors des persécutions se sont manifestées des approches différentes de la compréhension des relations entre l’Église et l'état. Certains des hommes d'Église ont considéré nécessaire de choisir la voie du compromis avec le pouvoir hostile à l’Église, afin de préserver les structures ecclésiales et permettre un service public du peuple de Dieu. D’autres rejetaient cette voie. Au final, les uns comme les autres ont subit de cruelles répressions. Ces deux approches se sont reflétées dans les tristes divisions de l’Église Russe, graduellement surmontées lors des décennies qui ont suivi.

 

Compte tenu de l'expérience amère de l’Église au XXème siècle et en se fondant sur le témoignage des Nouveaux Martyrs, il est nécessaire de délimiter ce qui est admissible de ce qui ne l’est pas dans le domaine des relations entre l’Église et l'état, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un état ayant pour but l’annihilation de l’Église et de la foi chrétienne. Les chrétiens orthodoxes sont parvenus à une compréhension claire de l'inadmissibilité de l'absolutisation du pouvoir de l’État. En particulier, il est inacceptable d’user des textes des Saintes Ecritures (par exemple, Rom 13:1-5) d’une manière qui ne correspondrait pas à l'interprétation et l'esprit des Pères de l’Église. Une valeur est reconnue au pouvoir terrestre et temporaire de l'état dans la mesure où ce pouvoir est utilisé pour le maintien du bien et la restriction du mal.

 

La question des relations entre l’Église et l'état était amplement évoquée dans un document, important pour l'histoire et l'autocompréhension de l’Église Russe Hors-frontières – le message du Concile des Évêques hors-frontières de 1933 :

 

«Tant que l’Église existe sur terre, elle reste étroitement liée aux destins de la société humaine et ne peut pas être conçue en dehors de l'espace et du temps. Il lui est impossible de se garder de tout contact avec une telle organisation puissante de la société comme l'état – dans le cas contraire, elle devrait se séparer du monde. Une tentative de placer une limite entre les sphères d’action de l’Église et de l'état selon le principe : l'âme appartient au premier et le corps – au second n’a bien sûr jamais atteint son but, parce qu'on ne peut diviser la personne en deux parties séparées que d’un point de vue théorique : en réalité l’âme et le corps font un indissoluble entier, et seule la mort résilie cette union. C'est pourquoi le principe de séparation de l’Église et de l'état n’est jamais pleinement réalisé dans la vie réelle».

 

Le Concile Épiscopal jubilaire de l’Église Orthodoxe Russe en 2000 s’est également exprimé à ce sujet dans les Bases de la conception sociale de l’Église Orthodoxe Russe :

 

«En tout ce qui concerne l’ordre des choses exclusivement terrestre, le chrétien orthodoxe est tenu de se soumettre à la loi, indépendamment de sa perfection ou de ses lacunes. Lorsque l’accomplissement des exigences de la loi menace le salut éternel, implique un acte d’apostasie ou exige de commettre un péché notoire devant Dieu ou le prochain, le chrétien est appelé au témoignage, au nom de la vérité de Dieu et du salut de son âme pour la vie éternelle. Il doit s’élever ouvertement et en respectant la légalité contre les violations évidentes des institutions et des commandements de Dieu par la société ou l’Etat, et s’il est impossible de protester légalement, si la protestation légale reste sans effet, adopter une attitude de désobéissance civile» (IV. 9).

 

«L’Eglise demeure loyale à l’Etat, mais le commandement divin – œuvrer au salut des hommes quelles que soient les conditions et les circonstances – dépasse toute exigence de loyauté. Si l’autorité contraint les chrétiens orthodoxes à renier le Christ et son Eglise, à accomplir des oeuvres coupables, dangereuses pour l’âme, l’Eglise doit refuser de se soumettre à l’Etat» (III. 5).

 

L’Église est appelée à exercer une influence spirituelle sur l'état et ses citoyens, en témoignant du Christ, en protégeant les fondements moraux de la société. En coopérant avec l'état pour le bien du peuple, l’Église, cependant, ne doit pas assumer les fonctions d'état. L'état quant à lui ne doit pas intervenir dans l’organisation intérieure, l’administration ou la vie de l’Église. L’Église se doit de soutenir toutes les bonnes initiatives dans l'état, mais en même temps de résister au mal, aux phénomènes immoraux et nuisibles dans la société et de toujours proclamer fermement la Vérité. À l’apparition des persécutions elle doit continuer de témoigner ouvertement de la vérité en étant prête à suivre la voie de la confession et du martyr pour le Christ.

 

Commentaire sur le document commun «Des relations entre l’Église et l’État».

 

L’une des questions les plus importantes de la vie de l’Église au XXème siècle est certainement celle des principes des relations entre l’Église et l'état. Les deux Commissions ont considéré nécessaire de s'exprimer sur un des phénomènes les plus tragiques de l'histoire récente d'église, dont une compréhension conciliaire est nécessaire pour parvenir au rétablissement de l'unité de l’Église Russe. Il s’agit du Message du faisant fonction de locum tenens Patriarcal du 16/29 juillet 1927, dit «la Déclaration», ainsi que de la politique ecclésiale ultérieure au sein du régime totalitaire déicide.

 

1. Bien que l'édition de la «Déclaration» ne soit pas la seule raison des divisions ecclésiales apparues dans les années1920, il n’y a aucun doute sur le fait, que c’est précisément ce document qui a provoqué la cristallisation de la rupture administrative entre l’Église en Russie et sa partie située en émigration à l’étranger. Il fut également pour beaucoup la source de la séparation spirituelle.

 

2. La «Déclaration» fut écrite sous une pression sans précédent venant du pouvoir déicide, qui menaçait d’interdire totalement toute existence légale de l’Église. À ce propos, Sa Sainteté le Patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexis II disait déjà en 1991 :

 

«Aujourd'hui nous pouvons dire, que le mensonge est mêlé à la Déclaration. La Déclaration avait pour but de définir des relations justes de l’Église au gouvernement soviétique. Mais ces relations – qui dans la Déclaration sont clairement définies comme soumission de l’Église aux intérêts de la politique d'Etat – ne sont précisément pas juste du point de vue de l’Église» [1].

 

3. Sans aucun doute, la politique ecclésiale du métropolite Serge avait pour but de préserver l’existence de la hiérarchie ecclésiale, que les déicides voulaient éradiquer, ainsi que la possibilité de diffusion des Sacrements. Comme l’a montré le temps, les communautés qui se sont séparé des relations avec la hiérarchie ecclésiale conduite par le métropolite Serge, ne purent survivre dans les conditions des persécutions, et leurs vestiges ne purent prêcher ouvertement l’enseignement du Christ et influencer la vie spirituelle du peuple. Après le Concile Local de 1945 une partie considérable des clercs et laïques «qui ne commémoraient pas» est entrée dans la juridiction du Patriarcat de Moscou. Parmi ceux qui sont restés hors des relations avec le Patriarcat de Moscou est apparu le danger d’une dérive sectaire.

 

4. La politique du métropolite Serge a permis la reconstitution de la vie ecclésiale pendant et après la Deuxième guerre mondiale.

 

Durant les années de la Grande Guerre Patriotique, la position patriotique exprimée entre autres dans la «Déclaration», a trouvé résonance dans les cœurs de bien des membres de l’Église Orthodoxe Russe. Les orthodoxes ont participé aux combats et ont œuvré pour le bien de leur Patrie, à l’image des grands martyrs saint Georges le Victorieux et Théodore Stratilate et bien d’autres saints soldats des premiers siècles de la chrétienté qui combattaient pour protéger leur pays païen, à l’image de saint Jean Damascène qui travaillait pour le bien de son pays occupé par les musulmans. L'activité des évêques et pasteurs de l’Église Orthodoxe Russe, qui, durant les années de la Deuxième guerre mondiale bénissaient le peuple pour le sacrifice dans la lutte avec le fascisme, est devenue un brillant exemple de l’accomplissement du devoir chrétien et patriotique. Le danger terrible du nazisme germanique fut également perçu par les hiérarques de l’Église Russe Hors-frontières, qui compatissaient aux destins tragiques du peuple russe. On sait que l'archevêque Jean (Maximovitch), canonisé par l’Église Russe Hors-frontières, qui se trouvait hors de portée du pouvoir athée, célébrait des actions de prières pour la victoire de sa Patrie, organisait des collectes pour les besoins de l'armée.

 

5. La publication de la «Déclaration» ne signifiait pas que l’Église adhérait à l'idéologie du pouvoir athée. Ce document représente une tentative de montrer ce que l’Église a professé dès les premiers siècles de son histoire, depuis les apôtres et les apologètes : les chrétiens ne sont pas des ennemis de l'état. Cependant pour le pouvoir athée les chrétiens orthodoxes restèrent suspects et étrangers après l'édition de la «Déclaration».

 

D'autre part, la «Déclaration» a apporté une cruelle division au sein du peuple ecclésial. Nous connaissons des exemples où, lors d’interrogatoires de clercs «qui ne commémoraient pas» les persécuteurs de l’Église se référaient à la «Déclaration». Elle fut et est toujours un scandale (soblazn) pour beaucoup des ouailles de l’Église Orthodoxe Russe.

 

6. Tout au long de ses deux mille ans d’histoire l’Église a connu de tels compromis dans les conditions des persécutions. Mais jamais, ni les gens qui entreprenaient ces compromis pour préserver l'existence légale de l’Église, ni, bien sûr, ceux qui n'acceptaient pas une telle politique, n’ont considéré que la voie du compromis était normale, unique ou naturelle à l’Église du Christ.

 

7. Les martyrs et les confesseurs qui ont sacrifié leur vie au Christ et Son Église furent nombreux aussi bien parmi ceux qui ont accepté la «Déclaration» que parmi ceux qui l’ont rejetée. Parmi les uns comme parmi les autres nombreux sont ceux qui aujourd’hui sont canonisés parmi les saints. Les actes du métropolite Serge qui ont suscité et suscitent encore tellement de divergences étaient sans aucun doute une tentative de trouver la voie de la préservation de la vie ecclésiale à une époque critique, dans des conditions extrêmement difficiles. «La tragédie du métropolite Serge fut qu’il a essayé de trouver un accord “sur l’honneur” avec des criminels parvenus au pouvoir» [2].

 

8. Aussi bien au sein de la partie de l’Église Russe située hors-frontières, que – ce qui est particulièrement important – à l'intérieur de la Russie, la «Déclaration» a été considérée par le peuple de l’Église comme un compromis douloureux, tragique, mais non comme la voix libre de l’Église du Christ.

 

9. En accord complet avec l’enseignement ecclésial et patristique sur les relations entre l’Église et le pouvoir séculier ont été formulés les chapitres correspondants du document ratifié par le Concile Épiscopal de l’Église Orthodoxe Russe du Patriarcat de Moscou (août 2000) qui reçut bientôt une estimation positive du Concile Épiscopal de l’Église Russe Hors-frontières (octobre 2000).

 

Les Bases de la conception sociale de l’Église Orthodoxe Russe dans une série d’articles [3] expriment clairement les principes d’une vision ecclésiale des relations entre l’Église et l'état. En particulier, il est dit ici que l’Église dans des circonstances définies doit appeler à la désobéissance civile. Les «Bases» comportent des idées fondamentalement différentes de celles qui sont exprimées dans la «Déclaration».

 

En comparant la «Déclaration» avec les Bases de la conception sociale, le métropolite de Smolensk et de Kaliningrad Cyrille, lors du Concile Épiscopal d’octobre 2004 a remarqué :

 

«La voix libre de l’Église, qui a résonné avec une netteté particulière dans ce document conciliaire (“les Bases”), permet de voir “la Déclaration” d’un nouvel oeil. Tout en comprenant que les principes des relations à l'état, établis en 1927, s’inspiraient du désir de préserver l'existence légale de l’Église, – ces principes furent reconnus par le Concile de l’Église Orthodoxe Russe comme ne correspondant pas à la norme authentique des relations entre l’Église et l’état. L’époque de la captivité de l’Église a pris fin».

 

Ainsi, il est reconnu que la «Déclaration» est un document forcé, n’exprimant pas la libre volonté de l 'Église.

 

Cependant, l'estimation critique dudit document ne signifie pas une condamnation de Sa Sainteté le Patriarche Serge, n'exprime pas le désir d'assombrir son image et diminuer le podvig de son sacerdoce en tant que Primat lors des années les plus difficiles de l'existence de l’Église en Union Soviétique.

 

Ainsi que l’a dit en 1991 Sa Sainteté le Patriarche Alexis II «la Déclaration du métropolite Serge fait complètement partie du passé – elle ne guide pas nos actions» [4].

 

Le refus par l’Église Russe des principes des relations avec l'état exprimés dans la «Déclaration» ouvre la voie vers la plénitude de la communion fraternelle.

 

NOTES

 

[1] Sa Sainteté le Patriarche Alexis II : «J'accepte de porter la responsabilité de tout ce qui a eu lieu» // Revue du Patriarcat de Moscou (Zhurnal Moskovskoj Patriarhii), 1991, №10, pp. 5-6 [^^]

 

[2] Ibid, p. 6 [^^]

 

[3] Voir en particulier :

 

III.5 – «L’Église persécutée est aussi appelée à supporter la persécution avec patience et loyauté sans refuser l’Etat qui la poursuit. La souveraineté juridique sur le territoire d’un Etat appartient à ses autorités. En conséquence, ce sont elles qui définissent le statut juridique de l’Eglise Locale ou d’une de ses parties, lui accordant la possibilité d’accomplir sa mission librement, ou limitant au contraire cette possibilité. Par là, le pouvoir temporel se soumet lui-même au jugement de la Vérité Eternelle et prédit ainsi son destin. L’Eglise demeure loyale à l’Etat, mais le commandement divin – œuvrer au salut des hommes quelles que soient les conditions et les circonstances – dépasse toute exigence de loyauté. Si l’autorité contraint les chrétiens orthodoxes à renier le Christ et son Eglise, à accomplir des oeuvres coupables, dangereuses pour l’âme, l’Eglise doit refuser de se soumettre à l’Etat».

 

III.6 – «L’Eglise doit montrer à l’Etat l’inadmissibilité de la diffusion de croyances ou de comportements établissant un contrôle absolu sur la vie des personnes, leurs convictions et leurs relations, et visant la destruction de la moralité personnelle, familiale et sociale, l’offense des sentiments religieux, l’atteinte à l’identité culturelle et spirituelle du peuple, et constituant une menace pour le don sacré de la vie».

 

III.8 – «Il est à noter que les serviteurs du culte et les structures ecclésiastiques canoniques ne peuvent accorder leur aide à l’Etat ni collaborer avec lui dans: a) la lutte politique, l’agitation électorale, les campagnes de soutien à tel ou tel parti politique, leaders social et politique; b) la guerre civile ou les guerres d’agression extérieure; c) la participation directe aux services de renseignements et à toute autre forme d’activité nécessitant selon la loi un secret absolu même en confession ou dans les rapports destinés aux supérieurs ecclésiastiques».

 

IV.3 – «Lorsque la loi humaine contredit absolument la norme divine, en la remplaçant par son contraire, elle cesse d’être loi et devient illégitime, quels que soient les habits juridiques dont elle soit revêtue».

 

IV.9 – «Lorsque l’accomplissement des exigences de la loi menace le salut éternel, implique un acte d’apostasie ou exige de commettre un péché notoire devant Dieu ou le prochain, le chrétien est appelé au témoignage, au nom de la vérité de Dieu et du salut de son âme pour la vie éternelle. Il doit s’élever ouvertement et en respectant la légalité contre les violations évidentes des institutions et des commandements de Dieu par la société ou l’Etat, et s’il est impossible de protester légalement, si la protestation légale reste sans effet, adopter une attitude de désobéissance civile».

 

V.2 – «Devant les désaccords politiques, les contradictions et les luttes, l’Eglise enseigne la paix et la coopération des partisans de différents courants politiques. Elle autorise de même l’existence d’opinions politiques différentes au sein de l’épiscopat, du clergé et parmi les laïcs, à l’exception de celles qui conduisent nécessairement à commettre des actes contraires à la doctrine orthodoxe et aux normes morales de la tradition ecclésiale».

 

[^^][^^]

 

[4] Sa Sainteté le Patriarche Alexis II : «J'accepte de porter la responsabilité de tout ce qui a eu lieu» // Revue du Patriarcat de Moscou (Zhurnal Moskovskoj Patriarhii), 1991, №10, p. 6 [^^]

 

 

Sources en russe :

 

Traduction privée du russe.

 

Les citations en français des «Bases de la conception sociale de l’Eglise orthodoxe russe» sont faites d’après le site : http://orthodoxeurope.org – numéros 11 à 13 de «Europaica Bulletin».