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Lettre ouverte à Séraphin Rehbinder, Président de l’OLTR

Versailles, le 25 novembre 2004

Cher Séraphin,

Merci d’avoir répondu à ma lettre. Dans ma lettre je te disais ma déception à la lecture du N°1 de votre bulletin « BMECTE » (= ensemble), que j’aurais plutôt nommé, ou comme on dit plutôt maintenant te disais-je par l’ adverbe antonyme « BPOЗHЬ » ou comme on dit maintenant plutôt « BPOЗЬ ». Pourquoi, te demandais-je, vouloir déchirer la Tunique du Christ ? Pourquoi tout ce ritualisme, et pas un mot au sujet du Christ et de son Eglise ? Et que veut dire pour toi, pour vous, cette « tradition russe », au nom de la quelle on risque maintenant de provoquer un schisme chez nous, en France. Tu me réponds que l’objectif de l’OLTR n’est pas de développer un traditionalisme quelconque mais de travailler « à réunir les trois branches de l’Eglise russe qui, dans l’émigration, se sont séparées suite à la révolution russe », ainsi qu’à « constituer (ici) une Eglise locale afin d’en finir avec le scandale que constitue la présence de plusieurs évêques « orthodoxes » sur un même territoire ». J’ai été fort surpris que tu écrives "évêques « orthodoxes »". Pourquoi les guillemets ? C’est insultant, car ce sont des hiérarques canoniquement ordonnés et se trouvant entre eux en pleine communion. On peut être consterné par la présence de plusieurs évêques dans un même lieu ; ce qui est, bien sûr, parfaitement anti-canonique mais c’est évidemment la fin d’une étape, même si c’est du « transitoire qui dure », alors que l’étape suivante, l’Assemblée des Evêques Orthodoxes en France qui réunit tous les évêques orthodoxes de France (AEOF) a déjà commencé à la suite des conférences préconciliaires de Chambésy en 1991 et 1993 et dont les décisions ont été signées, au nom de l’Eglise de Russie, par le métropolite Cyrille de Smolensk (Gundiaïev), ce que ce dernier semble avoir oublié !

Il y a un excellent proverbe russe : « V tchujoï monastyr’ so svoïm ustavom ne souïs’a » - ne vas pas imposer ta règle dans un monastère qui n’est pas le tien. Or cela a été manifestement le cas avec le fameux fax patriarcal du 1er avril 2003, venu semer le trouble dans notre Archevêché. Ce dont le Patriarche Alexis II ne semble pas du tout tenir compte, c’est que la composition « ethnique » de notre Archevêché n’est plus du tout russe, mais comporte pratiquement toutes les nationalités de l’Europe et qui ne sont aucunement liées au contexte russe. Notre Archevêché est d’origine russe et dans la tradition qu’il a reçue de l’Orthodoxie russe, mais il n’y a aucune raison objective pour qu’il devienne la tête de pont des intérêts de la Fédération Russe dans l’Union Européenne, comme le souhaitent les hiérarques de l’Eglise de Russie – « main dans la main avec le MID (ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie) », dit le patriarche Alexis II. Je ne provoque pas, je pose la question, les questions, puisque, dans la perspective de l’OLTR, si je comprends bien, cela devrait nécessairement nous concerner, nous aussi.

Si je te réponds maintenant par une « lettre ouverte », c’est que je pense que toutes les questions, les menaces et les déchirements actuels liés à l’action de l’OLTR engagent la responsabilité de tous les membres de l’Eglise. Et puisque toi et moi, nous nous connaissons depuis bien longtemps déjà, je souhaiterais beaucoup que nous puissions dialoguer avec toi devant toutes les personnes qui se sentiraient concernées. Et chacun de nos amis – qui d’ailleurs seraient sans doute souvent les mêmes personnes – pourrait prendre part à ce dialogue, non pas en intervenant directement sur la toile (ce qui pourrait terriblement alourdir le processus) mais en nous disant, à toi et/ou à moi ses réactions sur ces questions. Personnellement, je souhaiterais beaucoup qu’un tel échange – fraternel et vrai – entre nous puisse concourir à atténuer, voire à dissiper les crispations actuelles sur lesquelles il serait malhonnête et irresponsable, à mon sens, de fermer les yeux.

Bien sûr, sur le forum de l’OLTR on peut tout dire – et j’espère bien sûr que toi et moi, nous nous dirons aussi très franchement et librement ce que nous avons sur le cœur - mais pour que les propos soient crédibles il faut se fonder sur la réalité de l’Eglise. En 1966 ton père, le Père Alexandre Rehbinder, considérait déjà notre Archevêché comme l’Eglise locale d’ici, disant que même si nous rentrions en Russie, à la chute du régime communiste, tous ne rentreraient pas, il resterait bon nombre de personnes déjà enracinées en Occident. On constate qu’après 40 ans, la situation a grandement évolué, comme je le mentionnais plus haut, avec la création de l’Assemblée des Evêques Orthodoxes en France (AEOF) et dont font partie tous les hiérarques canoniques présents sur la terre de France - patriarcats œcuménique, d’Antioche, de Moscou, de Roumanie, de Serbie. Notre Archevêché, dans son évolution, a eu un rôle de pionnier et de précurseur. Mais aujourd’hui il est devenu l’un des diocèses qui constituent déjà une réalité orthodoxe locale qui doit maintenant continuer à grandir, résoudre peu à peu - et ensemble (« BMECTE ») et non pas séparément, chacun pour soi (« BPO3Ь ») - tous les problèmes qui se posent et se poseront à elle ; et ces problèmes sont les mêmes dans tous les diocèses et dans tous les pays : témoigner de la vérité du Christ et de son Evangile dans une société en voie de sécularisation rapide – et ceci à tous les niveaux : catéchèse, vie liturgique, formation théologique, accueil des nouveaux arrivants et notamment des émigrés récents.

Alors, je me permets de m’étonner d’entendre que pour créer cette Eglise locale qui existe déjà mais qui doit maintenant recevoir un statut canonique ad hoc nous serions obligés de passer obligatoirement par Moscou alors que notre Archevêché, d’origine russe et de tradition russe, n’est plus un archevêché d’émigrés russes, mais, une fois de plus, un archevêché multiethnique incorporant de plus en plus des éléments « autochtones » (Occidentaux de souche ou d’origines immigrées, y inclus les nouveaux arrivants, eux tout à fait russes) et que l’Eglise de Russie est en Russie, de même, pardonne-moi le truisme, que l’Eglise de Corinthe ou de Rome [voir saint Paul] est à Corinthe ou à Rome.
Là vient peut-être le problème des nouveaux venus de l’ex-URSS, Russes, Ukrainiens, Moldaves, etc. Il y a en premier lieu un énorme effort d’ ecclésialisation (votserkovlenie) à faire, car, malheureusement, bien peu connaissent quelque chose de la vie ecclésiale et ont une approche mi-nationaliste, mi-superstitieuse. De quel droit certains d’entre eux se permettent-ils de juger soi-disant de « la perte de la Tradition » ? Avec quoi peuvent-ils comparer l’état présent des lieux ? Ont-ils connu notre cathédrale avant la guerre ? (Toi, tu n’étais pas encore né, mais moi j’ai eu la chance de connaître la rue Daru à cette époque et j’aurais bien des choses à dire).

Quels seraient ceux parmi les partisans du « retour à Moscou » qui seraient prêts à assumer la catéchèse et l’acculturation de ces gens-là ? Les quelques contacts que j’ai pu avoir montrent que rares sont ceux qui d’emblée veulent réellement approfondir leur foi, s’ils en ont une, et voient surtout l’existence de l’église comme un point de ralliement dans l’exil et un lieu où ils espèrent pouvoir être aidés et ceci est normal. C’est d’ailleurs désolant de voir qu’au lieu de l’Eldorado ces gens auront trouvé la misère ici (je ne parle pas des réfugiés politiques – il y en a aussi, hélas, montrant bien ce qu’est le présent post-soviétique). Ce qui laisse beaucoup à désirer par contre, c’est l’accueil que ces gens reçoivent chez nous. Il y a la question du nombre, c’est vrai, et nous sommes largement débordés, mais il y a aussi la question de n,otre engagement personnel et celui de nos paroisses.

Tu m’avais conseillé de consulter le texte du moine Sabbas (Toutounov) concernant la tradition (sous le titre « Pourquoi sommes-nous traditionalistes ? »). Je l’ai trouvé superficiel, il ne m’a rien appris. Celui du P. Wladimir Yaguello est mieux, évidemment il a des années d’expérience pastorale derrière lui ! Aussi faut-il voir que pour la tradition il y a celle avec « T » qui est la « mémoire critique de l’Eglise » (Vladimir Lossky), la vie de l’Esprit Saint dans l’Eglise, qui nous dit : « Voici je fais toutes choses nouvelles » (Ap. 21,5) et dont le message répond aux défis de ce siècle pour emmener la Nef de l’Eglise à travers les eaux troubles de « ce » monde vers le Royaume.

Et ensuite il y a les traditions avec « t » qui varient d’une région à l’autre et où, par exemple, les fidèles trouvent plus important de faire bénir leurs rameaux et partir chez soi sans rester à la liturgie de la fête ! (Kiev, Rameaux 1995). Ou encore, la nuit de Pâques, lorsqu’on quitte l’église juste après les matines – donc toujours sans communier – invités aux agapes de la section locale de l’AREP (Association Russe d’Entraide Professionnelle) (Moscou, 1995). Ça, c’est la « tradition russe », telle que je l’ai connue, dans ma jeunesse, à Paris, dans l’émigration russe. Et puis, je dois t’assurer que les offices liturgiques dans la Laure des Cryptes à Kiev auxquels j’ai participé pendant 3 ans diffèrent quelque peu de ceux de Daru !

Tout cela doit nous faire réfléchir à la relativité d’une tradition destinée à nous garder dans un cocon psychologiquement douillet et qui satisfait pleinement le Prince de ce Monde. Personne dans l’Archevêché ne cherche à priver qui que ce soit des traditions liturgiques telles qu’elles nous ont été léguées, en nous efforçant toutefois d’en retrouver l’authenticité, mais faudrait-il quand même que les gens ne restent pas trop à la surface des textes liturgiques qui expriment notre foi et sont, tu le sais bien, une catéchèse vitale. Cela pour nos bons « slavonophiles » qui devraient se rappeler que le métropolite Cyrille et son maître, le métropolite Nicodème avaient introduit le russe dans les célébrations à Leningrad

J’ajoute que, personnellement, eu la chance de passer le plus clair de mon temps, des mois durant sans rentrer en France, de 1992 à 2000 sur le territoire de l’ancienne URSS : 2 ans ½ à Moscou et ses environs, 1 an dans la Russie profonde dans la région d’Orel, 3 ans à Kiev, des incursions en Sibérie et le reste du temps en Asie Centrale - Turkménie et Kirghizie. J’ai ainsi été membre de l’Eglise de Russie où j’ai rencontré bien des prêtres et des communautés remarquables ; mais à côté de cela j’ai aussi aussi trouvé une ambiance de servilité vis-à-vis de la hiérarchie, que nous ne connaissons pas ici. Certaines personnes, par ailleurs, m’avaient demandé si elles ne pouvaient pas rejoindre le patriarcat de Constantinople, si ce dernier ouvrait des paroisses en Russie ! Je leur répondais que ce n’était pas possible, que l’Eglise est une réalité eucharistique, donc locale - et que c’est donc tout le peuple de Dieu, dans son ensemble, évêques, prêtres moines, et laïcs, qui peu à peu fait renaître – et doit faire renaître l’Eglise - avec l’aide de l’Esprit Saint.

Ces années passées là-bas m’ont montré que la guérison est longue après 73 ans de régime communiste – tout le pays est seulement convalescent. Personne en Russie aujourd’hui n’a l’expérience d’une société non totalitaire, même les meilleurs chrétiens. Cela se ressent dans le comportement vis-à-vis de notre Archevêché, ne penses-tu pas ? Avant tout, rétablir la confiance, disait le métropolite Antoine (Bloom), le doyen d’âge des évêques de Russie, quelques mois avant sa mort. Ne faudra-t-il pas attendre, avant de pouvoir faire confiance…Bien que l’attitude d’un métropolite Philarète de Minsk, par exemple, et de quelques autres évêques, sans doute, semble être beaucoup plus ecclésiale, beaucoup plus vraie…

Voilà, ami, ce que je vis et ce sur quoi je m’interroge. Le dialogue est souhaitable, nécessaire. Que dis-tu ?

Fraternellement en Christ,

Vsevolode GOUSSEFF

Ancien membre du Conseil de l’Archevêché, membre et ancien marguiller de la paroisse francophone de la Crypte de la Sainte-Trinité (rue Daru). Baptisé en 1929 à la Cathédrale St-Alexandre toujours rue Daru donc, paroissien de l’église St-Nicolas, 29 rue des Chevaliers à Bruxelles, puis à la cathédrale St-Alexandre où j’ai été marié et où mes 4 enfants ont été baptisés.

Reponse de M. Séraphin Rehbinder

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