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Orthodoxie Russe en France (Trois essais non polémiques)
Le cœur de notre tradition russe ?
Quel est donc le cœur de cette tradition russe que certains d’entre nous, orthodoxes issus des premières vagues de l’émigration voudraient tant préserver, quel est ce trésor hérité de nos pères que beaucoup d’entre nous sentent sous la menace des responsables actuels de l’Archevêché de la rue Daru ?
Il me semble qu’il s’agit avant tout du modèle de paroisse que nos prédécesseurs ont petit à petit élaboré dans les héroïques années 1920-1950, quand l’émigration russe gardait encore un souvenir vivant de la Russie, tout en s’adaptant comme elle le pouvait aux conditions locales. Ces paroisses où tout le monde se connaissait, s’installaient le plus souvent dans des locaux de fortune, décorés par les fidèles qui avaient quelques compétences artistiques. Ils leur léguaient leurs icônes familiales. Les offices s’y célébraient en conformité avec la tradition russe, mais les circonstances les avaient rendus plus simples et plus chaleureux, donc plus accessibles aux fidèles. Ces paroisses s’organisaient autour de prêtres sortis du rang (souvent au sens propre, car anciens combattants blancs). Ils n’avaient pas toujours un caractère facile et étaient rarement de bons théologiens, mais ils servaient l’Église en phase parfaite avec leurs paroissiens, avec un dévouement et un désintéressement total. La paroisse se concevait comme un petit microcosme de la patrie perdue. Elle était accueillante aux associations russes de tout acabit et, tout particulièrement, aux mouvements de jeunesse. Quand elle le pouvait, elle organisait une « école du jeudi », où l’on enseignait les fondements de la foi, mais également la langue, la littérature et l'histoire de la Russie.
Dès les années 1960 certains remirent en cause ce modèle. La fidélité à la tradition russe éloignait la jeunesse, disaient-ils, de l’intégration dans la société locale, et entretenait de dangereux mythes, tel celui du retour en Russie. Priorité devait être donnée, pensaient-ils, « ici et maintenant », au témoignage d’une orthodoxie purifiée de ses traditions obsolètes et de ses ridicules oripeaux nationalistes. Les vieux et leurs paroisses ringardes participaient de valeurs révolues et devaient céder la place à des communautés de jeunes qui avaient sucé le lait de l’orthodoxie à des sources plus modernes. Beaucoup de ces jeunes modernistes allaient bientôt s’enflammer pour les idées de Mai 1968. « Entre les pavés, l’orthodoxie », d’une certaine manière… Ils n’en sont pas toujours entièrement guéris de nos jours.
Ceux des jeunes d’origine russe qui ne suivirent pas le mouvement continuèrent à fréquenter leurs paroisses sans arrière-pensées révolutionnaires et à espérer, sinon un retour dans leur patrie, du moins l’émergence d’une Russie libérée des communistes. Ils furent marginalisés, moqués, parfois calomniés et vécurent des jours difficiles. Le slogan phare du moment, « L’orthodoxie russe et morte ! », débouchait souvent sur le mot d’ordre « On vous délogera tous ! ».
C’est sur ce terreau favorable que, dans les années 1970, une stratégie d’entrisme fut élaborée par certains des gourous orthodoxes du moment. Ils poussèrent les jeunes à prendre le contrôle des paroisses existantes (ce qui, Dieu merci, échoua généralement). Ils tentèrent aussi de les convaincre de la nécessité de déloger de leurs fonctions leurs aînés dans leurs mouvements de jeunesse respectifs. Le principal succès de cette stratégie fut la transformation progressive de l’Action chrétienne des étudiants russes en une ACER-MJO de plus en plus résolument non russe.
La hiérarchie de notre Archevêché, tout en laissant beaucoup de champ aux activités de nos modernistes, gardait un cap acceptable pour la majorité de ses fidèles. La clef de voûte ayant l’air sain, beaucoup de nos traditionalistes avaient l’impression que tout l’édifice était encore solide. Les diverses tendances s’exprimaient librement et avaient des représentants au conseil de l’Archevêché, ce que tout le monde trouvait alors normal. Le fait que la proportion de modernistes augmentait parmi nos responsables n’inquiétait guère leurs adversaires. Ils se plaisaient à souligner que l’esprit de liberté et de tolérance était un signe particulièrement caractéristique de notre Archevêché. Et ils ne pouvaient envisager qu’un changement de majorité ne serait qu’une première étape permettant la mise en place d’un pouvoir exclusif.
Ainsi, pendant que nous autres, les traditionalistes, encouragés par Mgr Serge, nous nous réjouissions naïvement de nos retrouvailles avec l’Église russe et observions avec un espoir croissant les premiers signes d’une reprise des relations entre le Patriarcat de Moscou et l’Église synodale, nos modernistes préparaient dans l’ombre l’élimination de ceux d’entre nous qui avaient encore des fonctions de responsabilité dans l’Archevêché. Constatant que nos quelques grandes paroisses parisiennes étaient hors de leur portée, ils générèrent en province et boostèrent de minuscules communautés russophobes, sureprésentées lors de nos Assemblées générales par l’effet d’un système électoral déplorable, qui les favorisait au détriment des grandes paroisses.
Le décès de Mgr Serge, en janvier 2003, donna le signal de l’hallali. Une violente campagne électorale pour l’élection de son successeur, d’esprit fort peu chrétien, tenta et réussit jusqu’à un certain point à persuader un nombre notable d’entre nous du danger que faisait courir à notre existence un Patriarcat de Moscou diabolisé dans ses actions et dans ses intentions. Ceux de nos fidèles, et surtout ceux de nos clercs, qui osaient encore manifester de la sympathie pour la tradition russe furent accusés d’être manipulés par lui. Leurs intentions furent détournées, leurs propos déformés. Le résultat de cette action habile et concertée fut la constitution, en mai dernier, d’un conseil de l’Archevêché idéologiquement uniforme. Le rejet de la tradition héritée de nos pères et l’hostilité à tout rapprochement avec l’Église russe constituèrent deux des principaux fondements de ses orientations.
Il restait pourtant un problème. Une bonne proportion des fidèles de l’Archevêché refusait de se rallier aux orientations nouvelles de sa hiérarchie. Ceux qui rejoignirent l’OLTR, par exemple, ou ceux, bien plus nombreux, qui en partageaient les idées. Étaient-ils une petite majorité ou une forte minorité ? Peu importe. Ils restaient attachés à la tradition héritée de leur famille, de leurs prêtres, de leurs mouvements de jeunesse et, tout particulièrement, à l’office traditionnel de leurs paroisses (ce n’est pas, disons-le une fois de plus, une question de langue, mais de respect d’un ordo que personne n’a officiellement aboli). Plus ou moins critiques à l’égard de la situation politique et sociale de la Russie actuelle, ils persistaient à l’aimer et à souhaiter conserver une relation privilégiée avec sa culture, y compris religieuse. Ils sentaient qu’ils ne seraient pas à l’aise dans l’Église locale bricolée selon l’inspiration du moment que se proposaient de créer nos progressistes.
Ces derniers, ayant rompu avec leurs origines ou venus d’ailleurs, souhaitaient bâtir une Église conforme à leur enracinement total dans la vie locale. Elle devait, en conséquence, de moins en moins se distinguer de ce qui était socialement correct dans leur quotidien. Un glissement progressif de leurs communautés vers certaines pratiques peu traditionnelles était tout à fait logique et, malheureusement, il devint de plus en plus nettement perceptible. Sans être officiellement approuvé par notre hiérarchie actuelle, ce glissement fut néanmoins parfaitement toléré, sinon encouragé par elle en sous-main. Il aboutira probablement d’ici une ou deux générations à la dissolution de ces petites communautés modernistes dans leur environnement chrétien autochtone, dont elles se distingueront de moins en moins.
Alors quel avenir pour ceux qui ont choisi l’autre voie, celle de la tradition, ceux qui pensent qu’un lien culturel fort avec un pays orthodoxe est un atout, et non un handicap ?
Il me semble que c’est autour de la paroisse et de son recteur que cet avenir devrait avant tout se dessiner. Notre paroisse, à laquelle nous devons et tenons tant, devrait devenir (ou redevenir) la référence de base. Elle était pour nos pères la manifestation spirituelle la plus immédiate de la patrie perdue. Elle peut être pour nous celle de la Sainte Russie retrouvée. Les paroisses russes de Paris, enracinée dans une tradition commune, sont très proches les unes des autres dans leurs pratiques actuelles, quelle que soit leur obédience propre. Elles devraient en prendre conscience et initier des contacts et des actions communes. L’unité des trois branches de l’Église russe peut se réaliser dans les faits dès le jour, très prochain, où la communion eucharistique sera rétablie entre elles. Si nous y réfléchissons, nous sommes déjà, et depuis longtemps, largement inter-juridictionnels dans nos familles, nos mouvements ou nos réunions festives. Soyons-le simplement encore plus, et sans attendre tout de nos hiérarchies respectives. Stimulons-les, inquiétons-les s’il le faut. Si elles constatent que l’unité est en marche à la base, peuvent-elles vraiment nous empêcher à la réaliser au sommet ? Il faudrait, bien sûr, et je sais que c’est beaucoup leur demander, que nos prêtres s‘engagent enfin résolument à nos côtés. Que risquent-ils vraiment, pour la plupart d’entre eux, qui ne dépendant pas matériellement de l’exercice de leur sacerdoce ? N’ont-ils pas, en cas de problème avec leur hiérarchie, des solutions alternatives ?
Si la situation devenait intenable, il faudrait avoir le courage de réaliser l’unité nous-mêmes, à l’exemple de ces fraternités orthodoxes d’Ukraine au XVIIe siècle qui, abandonnées par leur hiérarchie passée à l’uniatisme, ont maintenu seules la foi orthodoxe sous l’autorité de Constantinople, puis ont rejoint l’Église de Russie quand les circonstances historiques l’ont permis. Un départ individuel vers une autre juridiction peut parfois être la meilleure solution sur un plan personnel, mais il affaiblit ceux qui restent et, en fin de cause, fait le jeu de leurs adversaires. En revanche, acculée à ce même choix pour sauver son âme, une paroisse qui franchit le pas collectivement, menée par son recteur, préfigure d’une certaine manière l’unité future de nos Églises respectives et constitue un exemple, sinon à suivre, du moins à méditer par tous. Certains d’entre nous, beaucoup même, sont isolés en province. Ils pourraient se rattacher à une paroisse de tradition russe de leur choix dans une autre ville, qu’ils renforceraient de leur participation, même épisodique, et dont ils partageraient le destin.
Ces quelques réflexions n’ont pour but que d’apporter une petite pierre de plus, en toute modestie, au débat actuel sur les voies d’un retour à l’unité des trois juridictions issues de notre Église mère, fondement le plus approprié de la construction d’une Église locale en Europe occidentale.
Orthodoxie française ?
L’orthodoxie, la vraie foi pour ceux qui la confessent est, personne ne le contesterait, présente en France. Pas très largement, il est vrai. Plus que le shintoïsme, par exemple, mais moins que l’islam, le bouddhisme ou le judaïsme. Pourtant, contrairement aux fidèles de ces autres religions, un certain nombre d’orthodoxes de l’Archevêché des églises de tradition russe en Europe occidentale considèrent comme nécessaire de créer un modèle spécifique de leur confession, purement local et totalement acculturé dans leur pays. Depuis quand ? Dans quel but ? Laissons la parole aux acteurs eux-mêmes.
Nous ne remonterons pas aux temps héroïques, à la fin des années 1920, quand le père Lev Gillet se convertissait de l’uniatisme et quand le vicomte Hotman de Villiers, le père Grégoire Jouanny et quelques autres (dont Élisabeth Behr-Sigel) fondaient la première paroisse orthodoxe française à Paris. Mais il est indispensable de faire mention d’un autre grand ancêtre de l’orthodoxie française, dont le rôle est largement occulté de nos jours : Jean-Claude Alain. Écrivain connu et futur fondateur des Scouts d’Europe, il exerça une incontestable influence sur certains jeunes orthodoxes dans les années 1950. Alors qu’il animait la Mission orthodoxe de la Radiodiffusion française, il élabora des Propositions concernant la place de l’Orthodoxie en pays latin, publiées dans le bulletin Carrick (N° 4, Mai 1953, p. 3). Voici quelques passages, parmi les plus caractéristiques, de ce texte injustement oublié :
Tout christianisme qui ne crie pas, ne témoigne pas, est destiné à demeurer stérile. Un choix s’impose : agir dans la cité, dans la messe, ou demeurer inefficient… L’orthodoxie en France est-elle présente dans la vie publique ? Est-elle conquérante (non au sens du prosélytisme, mais de la simple présence) ? Est-elle incarnée dans des individus qui acceptent de l’assumer en face des romains, des protestants et des non-orthodoxes ? Il semble bien que la réponse soit non… Que font les mouvements de jeunesse orthodoxes ? À qui s’adressent-ils ? À des garçons, à des filles qui, en cercle clos, parlent de littérature, souvent de religion, mais qui, en dehors de ces cercles ne rayonnent pas, n’ont pas d’influence sur leur milieu, en mélangeant fâcheusement nationalisme et orthodoxie en viennent à éliminer absolument tout ce qui n’est pas de leur génie national… Avons-nous au nom d’impératifs nationaux infiniment discutables, le droit d’éliminer en fait de notre foi, de notre communauté orthodoxe, ceux qui ne parlent pas la langue russe ou grecque, ou roumaine ? Avons-nous pour but de garder jalousement une sorte de pureté close, donc stérile, ou bien d’apporter à d’autres non une langue et un nationalisme, mais ce qui fait de nous les fils rachetés d’un même Père ?
La tentative de Jean-Claude Alain, peut-être prématurée, fit long feu. Mais dans les années soixante ses idées furent reprises par d’autres. L’un des principaux fondateurs de l’orthodoxie française sous son aspect actuel fut Gabriel Matzneff. Cet enfant spirituel du père Pierre Struve, jeune journaliste et futur écrivain à succès, écrivait en 1966 :
Les meilleurs d’entre les Français venus à l’orthodoxie mettent un point d’honneur à ne pas se russifier, ni à s’helléniser, car ils ont conscience que l’Église orthodoxe est l’Église une, sainte, catholique et apostolique confessée dans le Credo et que la réduire au monde byzantino-slave revient à nier son universalité Par leur témoignage, ils s’emploient à montrer que l’on peut être orthodoxe et Français ; par leur action ils tâchent d’aider la France à retrouver sa foi orthodoxe du premier millénaire. (« L’Archimandrite », La Table Ronde, p. 13.)
Fondé dans les premiers mois de 1964, un Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, animé par Gabriel Matzneff et Jean Tchékan, devint une sorte d’état-major du combat pour l’orthodoxie française. Un premier congrès de la Jeunesse orthodoxe se tint le 19 avril 1964 à Montgeron, d’autres suivirent, à Paris et en province. Furent organisées des sessions de formation spirituelle ou liturgique, qui tentèrent de stimuler des évolutions jugées indispensables. Des « communautés liturgiques » parallèles aux paroisses locales apparurent en province, à Caen, Angers ou au Mans, par exemple. Sous la rédaction de Jean Tchékan, on publia un bulletin, Activités de la jeunesse orthodoxe, qui informait de tout ce qui se passait de progressif dans les Églises orthodoxes. Les premières années, un réel esprit d’ouverture caractérisa rencontres et publications. Mais bientôt, l’objectif de la création d’une orthodoxie locale totalement débarrassée de ses attributs nationaux tardant à être réalisé, il devint nécessaire de redéfinir certaines orientations stratégiques et doctrinales. Il fallait également prendre en compte, pour rester crédible à ses yeux, les idées d’une jeunesse avide de changements rapides et radicaux, alors largement sous l’emprise des idées de Mai 1968.
Cette redéfinition eut lieu le 31 janvier et le 1 février 1970 lors d’une rencontre à Châtenay-Malabry, dans les locaux du Centre de la Métropole grecque. On élabora à cette occasion « une vision panorthodoxe » de l’avenir de l’orthodoxie en France. Elle consistait à tendre à une fédération des mouvements et des communautés qui, grâce à l’équilibre à réaliser entre l’ACER et la jeunesse grecque, serait une fédération sans élément fédérateur majeur. Le Comité [de coordination] devrait être… un lieu de rencontre qui aiderait à réaliser les décloisonnements nécessaires et qui aiderait, selon les lieux et les besoins, à engendrer de nouvelles communautés ayant chacune son visage propre. (« Activités de la jeunesse orthodoxe », N° 11, été 1970, p. 6)
Dans le domaine idéologique, les orientations furent données par Olivier Clément, participant à la rencontre de Châtenay. On a abouti en France, considérait l’éminent théologien français, à un ensemble ecclésial multinational et divers par ses origines, mais local par son implantation. Les jeunes, insérés de plus en plus dans la cité française, pratiquent de manières diverses le “mariage des cultures”. Leur problème devient : être orthodoxe ici et maintenant, non par simple héritage et pour des raisons ethniques, mais par une prise de conscience de l’universalité de l’Orthodoxie et de son rôle œcuménique… Il s’agit donc de choisir entre : -d’une part, l’effritement “biologique” des “refuges” par suite de l’abandon de nombreux jeunes qui n’arrivent pas à dépasser le blocage orthodoxie-nationalité ; -d’autre part, la chance de retrouver une Orthodoxie ramenée à l’essentiel en la dissociant d’un contexte historique passé dans lequel elle s’était installée. Le but est d’incarner dans des formes nouvelles la rencontre de l’Occident et de l’Orthodoxie, mettre l’intelligence occidentale au service du mystère…
La mise en place de cette orthodoxie rénovée devait, pour Olivier Clément, se faire avec l’assistance du Comité inter-épiscopal apparu en 1967, appelé à devenir « un organisme permanent qui coordonnerait réellement, d’une manière souple et réaliste, la vie de l’Église orthodoxe en Europe occidentale… » (Ibidem, pp. 1-3)
Plus tard, l’âge de ses principaux animateurs avançant, la Jeunesse orthodoxe se transforma en une Fraternité orthodoxe, s’efforçant de regrouper et d’organiser les progressistes de toutes générations. En 1975, en témoignage « de l’acceptation réciproque de la France et de l’orthodoxie » et « avec l’accord et l’appui des nos frères catholiques et protestants » parut, sous la rédaction de Jean Tchékan, le premier numéro du bulletin du Service orthodoxe de presse et d’information (SOP N° 1, Octobre, 1975, pp. 1-2). Cet organe diffuse à ce jour une information sur la vie de l’Orthodoxie française et universelle largement conforme aux vues de ses fondateurs. Être orthodoxe en France, après Vatican II, était devenu beaucoup plus facile. L’orthodoxie était à la mode et il était généralement très gratifiant de débattre avec des catholiques, souvent encore novices dans ces domaines, du Filioque, de l’hésychasme ou de la théologie de l’icône. Cela les intéressait parfois plus que tel vieux prêtre russe. La tentation de suivre la voie de la facilité et de rompre avec ses origines était donc forte. Beaucoup de jeunes issus de l’émigration russe y succombèrent. Avouer ne pas communier chaque dimanche, être attaché au slavon ou trouver du charme au chant du chœur de la cathédrale St-Alexandre-Nevski, c’était risquer de se créer une réputation de réactionnaire, sinon de demeuré intellectuel.
Dans les années qui suivirent, au lieu d’unifier les orthodoxes de France, les partisans de l’orthodoxie française évoluèrent vers des usages propres, élaborèrent des codes qui les différencièrent des fidèles attachés à leur tradition nationale. Un modèle d’orthodoxie qui se présentait comme universel devint particulier, presque sectaire dans certains de ses aspects.
D’un point de vue strictement hexagonal, « l’effritement biologique » des émigrations, selon l’expression d’Olivier Clément, donnait effectivement plus d’importance numérique relative aux communautés appelées, selon leurs fondateurs, à construire l’avenir de l’orthodoxie et semblait conforter leur projet. Mais il suffisait de se rendre dans un pays voisin, n’importe lequel, pour constater que personne n’y parlait de créer une orthodoxie spécifique, belge, italienne ou allemande, par exemple. Les offices s’y célébraient parfois, de plus en plus même, dans la langue locale, mais cela n’aboutissait pas à la création de structures socio-ecclésiales spécifiques. Sans aller si loin, on pouvait constater que, globalement, le projet élaboré par les idéologues de l’orthodoxie française n’avait que peu d’influence en dehors des deux juridictions de France soumises au Patriarcat de Constantinople, la grecque et, surtout, la russe.
Si on tente un bilan, l’orthodoxie française, trente ans après la mise en route de son projet, ne semble pas avoir occupé beaucoup plus de terrain qu’elle n’en contrôlait au départ. Les innombrables catholiques qui ont renoncé à leur vie religieuse pendant cette période n’ont pas rejoint en masse l’orthodoxie, ni même n’ont été notablement influencés par elle. Ils sont certainement plus souvent devenus bouddhistes qu’orthodoxes. Quant aux jeunes d’origine orthodoxe, ils se partagent actuellement entre tenant de la tradition et partisans du changement à peu près dans les mêmes proportions que par le passé.
Les orthodoxes français de notre Archevêché ne semblent pas avoir non plus élaboré leur tradition propre, ce qui se remarque, en particulier, dans le domaine liturgique. Y domine l’impression non pas d’un ordre nouveau, mais d’un grand désordre. Le Notre Père lui-même connaît chez eux de surprenantes variantes locales.
Les mouvements de jeunesse russes, que d’aucuns considéraient comme inadaptés et obsolètes, n’ont pas disparu. Ils recrutent au moins autant, sinon plus, que dans les années 1960-1970. Certains ont renoué des liens forts, y compris dans le domaine religieux, avec la Russie. Ils y ont même fait souche, sans que leurs membres occidentaux se soient « désengagés de la cité » dans les pays dont ils sont des citoyens parfaitement intégrés. Les paroisses russes sont toujours là, elles aussi, pratiquement aussi nombreuses et souvent plus fréquentées que dans les années 1970.
Cette situation que tout le monde connaît ou pourrait connaître ne cadre guère avec les conceptions que nous avons exposées plus haut. Rien de ce qui y était souhaité ou annoncé ne s’est produit, pas même l’émergence de jeunes forces capables de reprendre à un niveau acceptable le flambeau des idéologues et stratèges de l’orthodoxie française qui avaient lancé le mouvement. De petites communautés dispersées de ci de là, recrutant un clergé parfois peu formé, ne sauraient guère constituer le fondement d’une Église locale française dans un avenir prévisible.
Les tenants de l’orthodoxie française ne se sont guère renouvelés, non plus, sur le plan des idées. Ils se servent toujours des mêmes arguments élaborés il y a un quart de siècle, qui semblent ne tenir compte d’aucune des évolutions récentes dans le monde orthodoxe. Les idées paraissent vraiment avoir changé de camp. La protection fluctuante de l’omophore du Patriarche de Constantinople, par ailleurs, n’est pas un abri en béton. Elle dépend de facteurs largement hors de portée de l’orthodoxie française et ne peut à elle seule durablement assurer sa survie. L’Assemblée des évêques orthodoxes, avatar actuel du Conseil inter-épiscopal, n’est toujours qu’un organisme consultatif, dont les membres sont au demeurant assez désunis.
Alors, finalement, y a-t-il une place pour une tradition orthodoxe spécifiquement française au sein de l’Archevêché des églises de tradition russe en Europe occidentale? Sans doute, si elle abandonne ses dogmes dépassés et son attitude sectaire, si elle reconnaît le droit d’existence à d’autres traditions, si elle respecte l’ordo liturgique et les règles canoniques de l’Église orthodoxe. Souhaitons que la raison l’emporte et que puisse se construire en Europe occidentale une Église locale multiple, pacifiée et respectueuse du prochain, même s’il ne partage vos convictions.
La main de Moscou ?
Dans le bulletin du SOP de décembre 2004, un article non signé est principalement consacré à l’interview du métropolite Cyrille de Smolensk publiée dans l’hebdomadaire parisien en langue russe « La Pensée Russe » N° 40 (4525) du 4 novembre 2004. Mais on peut aussi y lire qu’au cours d’une rencontre entre Mgr Gabriel, archevêque des églises de tradition russe en Europe occidentale, et le métropolite Cyrille de Smolensk, qui a eu lieu à Zurich le 15 février 2004, ce dernier a fait savoir que le Patriarcat de Moscou entendait s’approprier non seulement les églises russes construites à l’étranger avant la Révolution de 1917 – comme cela avait déjà été dit par lui lors d’un colloque sur « Religion et Diplomatie », en avril 2001…– mais aussi d’autres églises, telle l’église de l’Institut Saint-Serge à Paris, propos qu’il a réitérés, selon des sources généralement bien informées, lors d’un récent séjour en Belgique.
Ces graves accusations ne peuvent être vérifiées que sur le premier point, la rencontre de Zurich, secrète, n’ayant donné lieu à la publication d’aucun protocole, et les sources généralement bien informées étant restées anonymes. Le texte auquel fait référence le SOP a été publié en traduction française le 10 décembre 2004 sur le forum internet « orthodoxierusseoccident » [*]. Voici ce qu’a réellement dit Mgr Cyrille :… Aujourd’hui, l’Église œuvre activement avec le ministère des Affaires étrangères, en faisant d’immenses efforts pour triompher des conséquences de la bêtise criminelle de l’époque de l’athéisme d’État. L’une des tâches principales de notre interaction actuelle est de rétablir la justice historique avec le but de rendre à la Patrie des trésors architecturaux et artistiques créés par des artistes russes et avec des deniers publics… Je veux le souligner spécialement : nous luttons pour la propriété russe. Si une église de l’étranger appartenait à l’Église russe, et cela est juridiquement vérifiable, elle doit appartenir aujourd’hui à notre Église. S’il s’agit d’une propriété inscrite sur les registres de l’État, elle doit continuer à appartenir à l’État.
Faut-il vraiment crier au loup ? Essayons d’y voir plus clair grâce à un petit rappel des faits historiques.
Le 24 octobre 1924, le gouvernement français reconnut l’Union Soviétique. Un mois plus tard, en novembre, toutes les églises russes bâties avant 1917 en France étaient mises sous séquestre. Mais, sentant l’orage venir, les paroisses de ces églises s’étaient fait enregistrer avant cette date comme associations cultuelles conformes aux lois de 1901 et de 1905, qui leur reconnaissent la possession et l’usage de leurs lieux de cultes.
L’article 1er des statuts de l’Association cultuelle orthodoxe russe à Paris, publiés au Journal Officiel du 1er juin 1923, précisait ainsi: Il est formé entre les Russes orthodoxes de Paris ayant adhéré aux présents statuts une association cultuelle régie par les dispositions de la loi du 1er Juillet 1901 et de la loi du 9 Décembre 1905 et ayant pour objet d’assurer à Paris l’exercice du culte rigoureusement conforme au rite oriental greco-russe (Vostochnoïé Greco-Rossiyskoïé Pravoslavié) et aux statuts du Concile Pan-russe de l’Église Orthodoxe du 1/14 – 9/22 Février 1918.
Le pouvoir soviétique, de son côté, n’était pas resté inactif. Il avait confié à « l’Église Vivante », une Église moderniste qu’il venait de créer pour tenter de marginaliser l’Église orthodoxe russe, la tâche de récupérer les églises russes de France dont il lui avait prétendument transféré la propriété. Au nom du « Saint Synode » de cette Église, le métropolite Alexis de Kazan s’adressa donc au gouvernement français par une lettre du 13 décembre 1924. Il y affirmait que le Saint Synode possède… le mandat religieux administratif en ce qui concerne les cathédrales [sic !] russes orthodoxes et congrégations en France et précisait que le saint Synode, se basant sur les normes juridiques correspondantes de l’URSS, veut organiser des congrégations religieuses pour recevoir et se servir des cathédrales russes en France… En conséquence, Mgr Alexis demandait au gouvernement français de prêter une aide maximum pour la remise rapide des cathédrales russes orthodoxes en France aux nouveaux groupements, congrégations de l’Église qui se trouvent dirigés par le Saint Synode.
Soulignons que l’Église patriarcale russe n’avait pris aucune part à cette tentative de récupération des églises de France du gouvernement soviétique. « L’Église Vivante » utilisée à cette fin était autant son ennemi que celui des émigrés russes.
En mai 1925, à la suite d’une procédure en référé au Tribunal civil du département de la Seine, le séquestre fut levé de la plupart des églises russes de France et leurs biens remis en possession légitime à leurs associations cultuelles. Il n’avait pas été difficile de démontrer que les églises de Nice, Cannes, Menton et Pau n’avaient jamais été la propriété de l’État russe. La situation était plus complexe en ce qui concernait les églises de Paris et de Biarritz, dont l’achat avait eu lieu par l’intermédiaire de l’ambassade de Russie. Mais leur défense étaient entre des mains sûres, celles de Vladimir Kokovtsov, ancien président du Conseil des ministres russe et présentement membre du conseil paroissial de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski. Il obtient l’appui de son vieil ami Raymond Poincaré, alors président du Conseil, et s’assura les services d’un avocat hors normes : l’ancien président de la République Alexandre Millerand.
Un mémorandum fut publié en février 1925 par le Conseil paroissial de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski. Il y était clairement démontré que l’ambassade de Russie, lors de l’acquisition en 1857 et 1858 du terrain où allait être bâtie l’église russe, avait juste prêté son nom et n’avait acquis aucun droit sur le terrain, précisément du fait de son interposition. On y admettait qu’il était possible de contester le droit de la paroisse orthodoxe russe, non déclarée avant 1923, à posséder en propre avant cette date son lieu de culte. Mais, étant donné que cet immeuble est depuis plus de 68 ans en possession d’une communauté religieuse qui agissait « bona fide » depuis 1857 comme société de fait, que le 30 mai 1923 et, donc, avant la reconnaissance du Pouvoir Soviétique, cette communauté a été déclarée conformément aux lois françaises du 1er juillet 1901 et du 9 décembre 1905, ce qui lui fit acquérir le statut de personne morale, il est nécessaire d’appliquer à cette propriété immobilière la dernière des deux lois mentionnées. En d’autres mots, il est nécessaire de reconnaître que l’immeuble de l’église parisienne…est légitimement devenu une possession gratuite et illimitée dans le temps de la communauté religieuse connue sous la raison sociale « Association cultuelle orthodoxe russe à Paris »…, qui en a aussi l’administration.
Le 5 avril 1928, la 3e Chambre du Tribunal civil du département de la Seine rendait l’arrêt suivant : Attendu qu’il résulte des documents et qu’il n’est pas contesté que le terrain de la rue Daru à Paris fut acheté en 1857 et 1858 et l’église édifiée grâce aux dons des fidèles de l’Église Orthodoxe Russe, que depuis 1857 ceux-ci ont publiquement et sans discontinuité possédé ces biens, d’abord à titre de communauté religieuse (Prichod) simple société de fait que dirigeait un aumônier nommé par l’autorité ecclésiastique, ensuite, depuis 1923, sous la forme d’une association cultuelle déclarée conformément aux lois des 1er Juillet 1901 et 9 Décembre 1905 […] Que cette association, personne morale reconnue par la loi, a seule possession des biens dont il s’agit. Attendu que ces biens ne sont pas à l’abandon, qu’ils n’entrent pas dans la catégorie des biens visés par l’ordonnance du 22 Octobre 1924 [c’est-à-dire les biens appartenant à l’État russe et mis sous séquestre] et auxquels elle a donné un administrateur pour pourvoir à leur protection. […] Dit en conséquence que c’est à tort qu’il a été fait application à ces biens des dispositions de l’ordonnance du 22 octobre 1924. Fait défense […] de troubler l’Association cultuelle russe à Paris dans la jouissance ou l’exercice de ses droits.
Ce n’en était pas tout à fait fini, pourtant, des tentatives du gouvernement soviétique. Le 3 janvier 1947, à l’initiative de l’ambassadeur de l’URSS à Paris, un huissier alla déclarer au recteur de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, le père Nicolas Sakharoff, que l’URSS est propriétaire d’un immeuble situé à Paris 12 rue Daru, que l’État Russe a eu la surprise de constater qu’il existait dans l’église située à cette adresse l’Association Culturelle [sic !] Orthodoxe Russe à Paris et il ajoutait qu’il lui demandait à quel titre elle s’y trouvait. Le 14 janvier, un huissier alla porter la réponse du père Nicolas à l’ambassadeur, à savoir que l’Association cultuelle était régulièrement enregistrée et qu’elle occupait l’église de la rue Daru et ses dépendances en vertu de son juste titre et de sa bonne foi reconnus par le jugement du 5 avril 1928. Les choses, semble-t-il, en restèrent alors là.
Enfin, et ce fut la dernière fois à notre connaissance, le 11 octobre 1955 M. Audibert, directeur du Service des cultes au ministère de l’Intérieur reçut Alexandre Bessel, vice-président du Conseil paroissial de l’église de la rue Daru. Il lui apprit que le gouvernement français voulant depuis longtemps reprendre possession de l’église catholique Saint-Louis à Moscou, les autorités soviétiques avaient suggéré au ministère français des Affaires étrangères de l’échanger contre l’une des églises russes de France, si possible celle de la rue Daru. Après une période d’incertitude, le ministère des Affaires étrangères fit officiellement savoir, le 10 novembre 1955, qu’il n’entrait pas dans ses intentions…d’établir un lien quelconque entre l’église orthodoxe russe de Paris et l’Église Saint-Louis des Français à Moscou.
Alors que penser, finalement des menaces de perte de nos lieux de culte évoquées par le bulletin du SOP ? Même s’il en avait l’intention, ce qui est loin d’être démontré, nous voyons bien le Patriarcat de Moscou ou l’État russe n’ont pas la moindre chance de récupérer les biens de nos églises « historiques » de France, sur lesquelles ils n’ont aucun droit de propriété passé à revendiquer. C’est également valable pour l’église Saint-Serge de Paris, mentionnée par le SOP. Son association cultuelle fut enregistrée en 1925, et reçut la propriété de son lieu de culte avec ses dépendances. L’Institut de Théologie orthodoxe, que la paroisse Saint-Serge accueillit dans ses locaux, fut, quant à lui, enregistré en 1931 comme Établissement d’enseignement supérieur libre, reconnu par l’Académie de Paris. Actuellement, tous les biens de notre « Sainte Colline » sont gérés par une société immobilière de droit français et sont donc à l’abri de toute tentative d’appropriation par un gouvernement étranger ou par une association quelconque sans l’accord de cette société. En revanche, si une association cultuelle orthodoxe de France décide de changer de juridiction, elle peut le faire très facilement. (Ce qui ne signifie en rien, au regard de la loi française, un changement de propriété). Dans la plupart des cas, elle peut le faire sans avoir besoin de modifier ses statuts. Il suffit pour cela d’un vote régulier de son Assemblée générale. C’est d’ailleurs ce qui est effectivement arrivé à certaines de nos églises anciennes ou plus récentes. L’église de Menton, par exemple, est actuellement dans l’obédience de l’EORHF (L) et celle de Cannes dans l’obédience de l’EORHF (V). L’église d’Ugine, celle où avait officié le père Alexis Medvedkov (que nous avons récemment canonisé), a quitté notre Exarchat pour le Patriarcat de Moscou. L’État français ne se sent en rien concerné par ces questions, du moment que la nouvelle structure ecclésiale choisie est autorisée en France. Il ne connaît que les associations cultuelles définies par les lois de 1901 et 1905, qui sont seules à pouvoir disposer d’un lieu de culte public. Certaines d’entre elles, il est vrai, ne possèdent pas leur lieu de culte. C’est le cas de l’association cultuelle de la paroisse francophone de la Sainte-Trinité, dans la crypte de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski. Les locaux où elle célèbre l’office ont été mis à sa disposition par l’Association cultuelle orthodoxe russe à Paris, fondée en 1923, qui est seule à pouvoir en disposer légalement et qui pourrait, si elle le décidait en Assemblée générale, leur donner une autre affectation. Ou bien elles ne possèdent pas leur terrain, comme notre cathédrale Saint-Nicolas de Nice. Nous voyons donc que nous autres, les paroissiens des églises russes de France, nous sommes maîtres de notre destin et que la « la main de Moscou » ne saurait en aucun cas menacer nos biens. Sur le plan matériel au moins, nous sommes déjà l’Église locale ______________________________ Pour plus de détails, voir notre article (en russe) Le pouvoir soviétique et l’église russe de Paris (1920-1930) dans la « Pensée Russe », N° 4180 et 4181, 26 juin et 3 juillet 1997.
Paris, novembre/décembre 2004 Nicolas Ross
[*] Cette traduction avait initialement été publiée sur le présent site (NdR). [^]
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