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Pourquoi sommes-nous «traditionalistes»?

L’un des thèmes de la prochaine Assemblée Pastorale de l’Archevêché des églises orthodoxes russes en Europe Occidentale – Exarchat du Patriarche de Constantinople est « le Sens de la tradition russe». Depuis quelques mois, en effet, nous pouvons assister à une polémique au sujet de la conservation de la tradition russe, polémique dans laquelle opposition est faite entre «traditionalistes» et «modernistes». Et c’est vrai que je me placerais moi-même du côté «traditionaliste». Cependant l’étiquetage n’est pas chose gratifiante, du moins tant qu’il ne reçoit pas une explication (il cesse alors d’être un étiquetage, et devient une définition). Dans la polémique en question de nombreux points litigieux sont évoqués – certains dont je partage le bien-fondé, d’autres que je considère comme peu consistants. Cependant une réflexion qui me manque dans cette polémique est : mais que cela veut-il dire «être traditionaliste» (respectivement – «moderniste»), mise à part faire ou ne pas faire telle ou telle chose. Car les points litigieux en question peuvent être l’expression extérieure, la conclusion logique du «modernisme» ou du «traditionalisme», mais celui-ci ou celui-là ne peut relever que d’un «mirovozzrénié», d’un principe d’action. La question qui se pose est donc «pourquoi sommes-nous “traditionalistes”» ?
Voici les quelques réflexions qui me sont venues à ce sujet, et que j’ai essayées de scinder selon plusieurs vecteurs de réflexion. Tout d’abord – qu’entendons-nous par «tradition» et «tradition russe» ? Ensuite – pourquoi faut-il maintenir cette tradition ? Et que cela implique-t-il dans la pratique ?

Souvent, ces derniers mois, j’ai entendu réduire le point de vue de ceux qui défendent comme moi-même la tradition russe à un aspect purement liturgique. Pour être plus précis, j’ai pu entendre un argument de type «vous les défenseurs de la tradition russe vous vous bornez à un rejet de la langue française et du nouveau calendrier et aussi de certains changements créateurs intervenus dans la vie liturgique de nos paroisses». En ce qui me concerne, et en ce qui concerne la majorité des tenants de la tradition russe avec qui j’en ai discuté – c’est simplement faux. Certes nous utilisons la langue slavonne et le calendrier julien, mais n’avons rien à redire à ceux qui, en France, utilisent le français ou le calendrier grégorien, ce qui ne les empêche d’ailleurs nullement, dans certains cas, de suivre la tradition russe. D’ailleurs pour ce qui est de la question du calendrier, ce serait plutôt à ceux qui souhaiteraient garder le calendrier julien que cette volonté est reprochée, que l’inverse. Pour ce qui est de certains autres changements liturgiques, le reproche n’est pas totalement injustifié, mais j’y reviendrais un tout petit peu plus loin. N’est d’ailleurs pas entièrement injustifiée la réduction de notre point de vue à cet aspect liturgique, car parfois la polémique des «traditionalistes» s’est concentrée sur cet aspect-là. Et c’est compréhensible, car la liturgie (au sens large) est souvent le point d’attache principal, parfois unique, à la vie ecclésiale (du moins pour ceux qui vivent dans le monde laïque). Cependant le point de vue «traditionaliste» ne peut se limiter à ces questions de liturgique.

En effet, telle que je la comprends, la notion de «tradition russe» est plus vaste. Elle se rattache tout d’abord à la notion plus large de tradition de l’Église. La tradition de l’Église est composée de la foi certes, mais aussi de la praxis – les canons et la pratique canonique, les formes liturgiques, la pratique pastorale, la pratique personnelle et l’ascèse (qui soit dit en passant n’est absolument pas dévolue qu’aux moines). Cette foi ET cette praxis sont un trésor qui EST, que l’Église nous donne et que nous ne pouvons ni rejeter ni modifier pour des raisons de commodité personnelle, de convenances sociales, ou de réflexions intellectuelles. Certes c’est non point un bloc immuable, mais un trésor de vie. Cependant pour pouvoir y changer ne serait-ce qu’une parcelle, faut-il encore l’avoir intégré, l’avoir vécu, l’avoir compris – compris non au sens intellectuel et scolaire (bien que cela nous fasse souvent également défaut), mais au sens biblique où connaître quelque chose = vivre quelque chose (ainsi en est-il de la «connaissance de Dieu» par exemple). Et c’est ici que – oui, j’admets ne pas pouvoir accepter les modifications liturgiques telles que la suppression de l’iconostase, et bien moins encore les modifications de la praxis telles que les prières «œcuméniques» ou le laxisme canonique. Ces modifications ne sont pas création conciliaire de l’Église qui vit, l’Église non seulement d’aujourd’hui, mais l’Église d’aujourd’hui dans son unité indestructible avec l’Église d’hier et de demain. Ces modifications ne ressortent pas de la tradition, mais sont des initiatives personnelles (que ce soit d’une personne, d’une paroisse, d’un groupe de personnes ou de paroisses). D’aucuns voudront dire: «vous comprenez, l’Église, et en particulier la Liturgie, et en particulier l’Eucharistie est lieu d’action et de vie de l’Esprit Saint, qui est un Esprit de liberté et donc, en particulier dans la Liturgie eucharistique, il faut sauvegarder cette liberté créative donnée par l’Esprit». À cela je dirais, et c’est un vaste débat, que la liberté ne suppose absolument pas que de faire ce que l’on veut, ou ce qui nous semble juste à nous, ou ce par quoi nous voulons «exprimer notre personnalité», comme on dit dans le monde, ni même ce qui nous semble juste pour «rapprocher l’Église du monde». À nous certes de trouver le langage nouveau, mais pas nécessairement des innovations, pour expliquer au monde le trésor que nous portons – c’est au monde de s’adapter à l’Église, et non l’inverse.

Revenons quelque peu au sens de la notion de liberté. La liberté donnée par le Christ, avant de devenir liberté dans l’Esprit, passe par une liberté de dire non – de dire non au péché, c’est-à-dire de s’interdire quelque chose. Rappelons-nous que justement les Pères, et surtout les Pères ascètes qui sont nos guides dans notre chemin vers Dieu, commençaient leur cheminement en observant scrupuleusement les canons et la praxis (disons : l’ordo, la règle) de l’Église pour annihiler leur volonté, leur «moi» et pouvoir ainsi avoir la liberté d’identifier leur volonté à la volonté de Dieu. En liturgique par exemple, la vraie liberté s’acquiert en observant l’ordo et c’est d’ailleurs alors que nous en comprenons le sens, la force et la liberté – ainsi le remarquait un des plus fins connaisseurs et des plus fidèles disciples du Typikon liturgique russe au XXème siècle – le saint évêque et confesseur Athanase de Kovrov. Celui-ci, soit dit en passant, de par sa riche connaissance de la liturgique et de ses textes a pu accomplir, du moins partiellement, un monumental travail de rédaction des textes des ménées – traduites à l’origine du grec en slavon par du mot à mot. De même, l’un de nos meilleurs liturgistes et prêtres – le père Cyprien (Kern), considérait qu’il fallait supprimer l’ecténie des catéchumènes et lire les prières du canon eucharistique à haute voix. Il se refusait cependant absolument à le faire tant qu’il n’y aura pas eu de décision conciliaire à ce sujet. Je ne dis pas que concrètement, dans ces deux exemples-là, il avait raison, ni qu’il avait tort, ce que je veux évoquer est le type d’attitude vis-à-vis de la tradition.

Ainsi ce que nous défendons avant tout est le principe de la tradition, de la traditionnalité, de l’Église. C’est pour cela que ne peuvent être acceptées certains changements liturgiques, mais également bien d’autres choses. Ainsi – les affirmations telles que «les canons – c’est dépassé» et la pratique pastorale  dite économique, mais en réalité plutôt laxiste, qui peut s’ensuivre de cela [1]. Ainsi – certaines formes d’œcuménisme voire de syncrétisme (telles que les célébrations de mariage à cérémonies mélangées – fiançailles catholiques immédiatement suivies du couronnement orthodoxe ou bien des «molébènes de noces» entre orthodoxes et musulmans). Ainsi – une certaine mise en doute des principes de l’ascétisme monastique qui a été développée ces derniers temps, en prenant appui sur la canonisation de mère Marie (Skobtsov) – alors même qu’en aucun cas, à aucun moment il ne s’est agit, du moins dans l’acte synodal, de la canonisation de son enseignement. Et plus simplement, à l’échelle quotidienne –ne peuvent être acceptées la mise en doute de l’ascèse et de la rigueur personnelle. [2]

Mais que vient faire là la tradition précisément russe demandera-t-on?
La tradition dont il est question depuis tout à l’heure est par définition la façon dont l’Église a exprimé ses vérités dogmatiques ou spirituelles dans l’histoire, dans le temps. Elle les a donc effectivement exprimées dans un contexte historique et culturel concret. Ou plutôt – elle les a exprimées dans divers contextes historiques et culturels: d’abord romain, ensuite – surtout byzantin, puis russe, sans parler des autres contextes du domaine géographique slave et balkanique. N’oublions pas également le monde syrien, géorgien, et j’en passe. On pourrait également évoquer l’occident romain – jusqu’à sa déchéance au début du second millénaire. On peut donc parler de traditions orthodoxes, de praxeis orthodoxes au pluriel. Mais ce qui est important dans cela est que cette expression dans un contexte concret (tradition locale) ne s’est jamais faite en un jour. Cela a souvent pris des siècles avant que chacune de ces traditions orthodoxes ne se forme, car il a fallu que chaque Église locale intègre la plénitude de la tradition de l’Église, sans pour autant l’affecter. Nul besoin de se demander ce qu’il y avait alors pendant les siècles d’éclosion, avant l’émergence de la tradition locale d’une Église donnée: l’histoire, et en particulier l’histoire de l’Église russe, nous montre que pendant ce temps une autre tradition primait – la tradition de l’Église-mère. Ainsi en était-il de la tradition de l’Église de Constantinople pour l’Église Russe, et ce – pendant plusieurs siècles. «Primait» ne signifiait bien sûr pas qu’elle s’imposait et interdisait l’éclosion de la tradition locale, mais qu’elle restait la référence, le mètre-étalon que l’on consultait en cas de doute. Et, bien sûr, cela était impensable en dehors d’un lien vivant – un lien juridictionnel.

Il ne s’agit donc pas du fait que la tradition russe est meilleure que d’autres. Il s’agit du fait que comme chacune des autres traditions nous savons qu’elle est porteuse d’orthodoxie – des siècles d’histoire en témoignent. Pour être plus précis donc, quand je parle de «tradition russe», ce n’est pas seulement de la pratique qu’il s’agit. Par «tradition russe» j’entends avant tout le rattachement à un courant de vie de l’Église qui possède une histoire séculaire. «Rester dans la tradition» demande de respecter une pratique concrète de l’Église en l’adoptant telle qu’elle nous est enseignée dans «quelque chose dont nous sommes sûrs». Cela évite de se détacher de ce courant de vie ecclésiale avant d’avoir acquis sa propre maturité [3].

Pourquoi, me direz-vous, choisir pour nous la tradition russe plutôt que la tradition grecque ou roumaine? Parce que c’est celle de notre archevêché! Parce que c’est celle qui vit encore pour le moment dans notre archevêché, que ce soit dans ses paroisses slavophones ou francophones, que ce soit dans les milieux russes, français ou pluriethniques. Une tradition locale émergera sans aucun doute, et elle sera expression de la tradition de l’Église, mais il faut pour le moment porter et arriver à intégrer pleinement la tradition russe (respectivement roumaine, serbe ou grecque pour les évêchés voisins). Ici bien sûr se pose le problème de la superposition des juridictions. On pourrait dire: pourquoi ne pas prendre un peu de chaque tradition (on serait tenté de dire «le meilleur de chaque») et faire notre tradition?
Avant tout, il me semble que ce que l’on rencontre le plus souvent n’est pas cela, mais plutôt une création propre, où l’on aura enlevé ce qui ne plaisait pas dans la tradition initiale, ajouté quelque chose de son propre crû, puis greffé des petits bouts de diverses traditions qui plaisaient. C’est-à-dire qu’il s’agit finalement d’une création plus ou moins personnelle d’une ou plusieurs personnes, d’une organisation ou d’une paroisse. Les cas de mélanges intelligents de plusieurs traditions existent peut-être (le père Cyrille Argenti, que je n’ai pas connu, y était parvenu, m’a-t-on dit), mais ne peuvent être inspirées en tout état de cause que par des personnes connaissant (au sens défini plus haut) profondément la tradition de l’Église, les traditions dans lesquelles elles puisent, et dotées d’un véritable charisme. Je crains que cela soit présumer de nous que d’attendre que de telles personnes se rencontrent souvent. Or à défaut d’un tel charisme, il s’agira plutôt de ce qui est décris plus haut – une perte de tradition à force de vouloir prendre les traditions par petits bouts, sans tenir compte des dépendances internes à chaque tradition. Et de façon principale, à nouveau, le problème n’est pas tant là, que dans la nécessité de s’appuyer sur ce qu’exprime la tradition concrète d’une Église, à savoir «l’esprit de tradition», l’expérience séculaire de vie dans l’Église. L’histoire de l’Église russe au XXème siècle montre que la dérive guette les entités ecclésiales qui refuseraient cet «esprit de tradition», qui refuseraient de se laisser guider par la tradition déjà existante, qui tenteraient de forcer le développement de la tradition et non de laisser la tradition se développer organiquement.

Moine Sabbas

24 octobre 2004
Laure de la Trinité-Saint-Serge
Académie de Théologie de Moscou

Notes

[1] Il faut faire à ce sujet très attention à ne pas confondre l’économie, notion très fine et difficile, et le laxisme – le rejet des canons ; l’économie suppose justement que le canon reste la norme, que ne peut annihiler ni un prêtre, ni un évêque. [^]

[2] À ce sujet le père Alexandre Schmemann, dans son «Grand Carême», dénonçant la façon dont, de nos jours, les membres de l’Église orthodoxe ont de contourner les règles de l’Église orthodoxe (tout en se persuadant qu’ils les respectent), indique que le christianisme Occidental tendra plutôt à «modifier la religion même “l’adaptant” aux nouvelles conditions et la rendant donc plus “pratique”». Le père Alexandre souligne: ceci est «une trahison de la tradition chrétienne, une minimalisation de la foi». «Et c’est un fait – gloire et honneur à l’Orthodoxie, parce qu’elle ne s’adapte pas, ne diminue pas le niveau (l’étalon), ne cherche pas à rendre la chrétienté facile, pratique». «Gloire et honneur à l’Orthodoxie, certes, mais pas aux gens orthodoxes». [^]

[3] Cela ne le garantit pas en revanche, comme on peut le voir chez certains schismatiques intégristes. Cela ne le garantit pas, mais le parachute non plus ne garantit pas la sécurité à 100%. [^]

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